Umuganda au Rwanda : l’exceptionnel rendez-vous du nettoyage

Pour effacer les reliques de la crise sanglante qui a opposé la communauté Hutu à la communauté Tutsi en 1994, le Rwanda a dû se transformer remarquablement. Vingt-sept ans après le génocide, ce petit pays enclavé d’Afrique de l’Est a bonne mine et fait figure de bon élève au niveau de plusieurs indicateurs de développement durable.

Pays des milles collines, frontalier avec la Tanzanie à l’Est, le Congo à l’Ouest, le Burundi au Sud et l’Ouganda au Nord, le Rwanda a su, contre tous les pronostics, trouver sa place dans le rang des pays africains au développement remarquable ces vingt dernières années.

Ce pays où près d’un million de personnes ont perdu la vie en 1994 lors du génocide, met aujourd’hui tout en œuvre pour impulser un développement qui rassemble les cœurs tout en poursuivant les objectifs de développement durable. Les autorités politiques ont en effet entamé très vite, au lendemain de la crise, une phase d’implication de tous les citoyens dans des travaux d’intérêt général, de sorte à favoriser une dynamique d’ensemble, inculquer des habitudes écocitoyennes et mettre les populations au cœur des efforts de développement. L’un des symboles qui matérialisent cette dynamique, c’est l’Umuganda : l’exceptionnel rendez-vous mensuel du nettoyage urbain.

Umuganda : institutionnalisation d’une tradition d’entraide

Chaque dernier samedi du mois, c’est  l’UMUGANDA au Rwanda. Cela signifie que chaque Rwandais, devrait se munir de sa daba, sa machette, son balai, ses bottes ou ses gants pour donner un coup de propre aux rues de sa collectivité, assister une personne âgée, aider une personne à mobilité réduite dans ses courses, mettre la main à la pâte pour la construction d’une infrastructure etc.

Ce jour-là, la circulation est réduite, toutes activités qui n’entrent pas dans la cadre de l’Umuganda sont strictement contrôlées, ralenties ou tout simplement stoppées. Des attroupement à des endroits spécifiques mettant en exergue des balais ou machettes qui balancent aux rythmes des épaules d’ouvriers, de chefs d’entreprises ou de membres du gouvernement, sont également identifiables. Ce n’est pas un jour comme les autres. C’est le rendez-vous mensuel de l’Umuganda, jour des travaux communautaires obligatoires pour tous. Cela dit, d’où vient l’Umuganda, cette pratique à l’origine d’un changement notable dans la façon de vivre au Rwanda ? 

UMUGANDA du 30 sept. 2017 ©Kigali Today via Flickr

Pour se repérer, retour dans l’histoire du Rwanda où nous découvrons qu’il s’agit en réalité d’une pratique séculaire d’entraide dans le milieu rural. Dans la thèse soutenue par Penine Uwimbabazi en 2012, intitulée « An Analysis of Umuganda: the Policy and Practice of Community Work in Rwanda », en français « Une analyse de l’Umuganda : la politique et la pratique du travail communautaire au Rwanda », l’Umuganda est définie comme une pratique visant traditionnellement à offrir ou prêter une force communautaire à l’endroit d’une personne en situation de besoin, soit pour la construction de sa maison soit pour ses activités agricoles. 

La participation de tout le monde était requise et en cas d’absence, les chefs de tribus étaient chargés d’en connaître les raisons et décréter un Umuganda si cette absence était due à des incapacités physiques. L’Umuganda décrétée, les membres de la tribu se chargeaient des activités des absents afin que leur absence ne les ruine pas ou ne provoque pas un dysfonctionnement du tissu économique collectif. 

En 1994 une crise sanglante éclate et oppose les Hutu aux Tutsi. Cette crise au bilan énorme (plus d’un million de morts en trois mois ), va emporter une bonne partie de la main-d’œuvre du pays et l’affaiblir en ressources humaines. Au début des années 2000, après la guerre, le Rwanda était par conséquent confronté à un manque d’effectifs dans bien des domaines d’activités. Il était alors difficile de mettre sur pied une administration post-crise à la hauteur des enjeux de reconstruction et de réorganisation d’un pays en ruine. Les autorités ont, de ce fait, réfléchi et trouvé utile de faire contribuer tous les citoyens, peu importe leur niveau de qualification.

Cette idée cadrait naturellement avec l’un des enjeux forts du moment : la cohésion sociale. Considérant que la gestion de certains besoins des collectivités comme par exemple la collecte des déchets ménagers, ne relève pas seulement de l’efficacité des services publics de ramassage, mais suggère en plus, une éducation aux gestes écocitoyens et la responsabilisation du citoyen, l’Umuganda paraissait une piste des plus sérieuses pour combler d’une part le déficit de main-d’œuvre dans ce domaine et d’autre part le souci de rapprochement des communautés. La participation aux travaux communautaires a été ainsi rendue régulière et obligatoire pour tous.

Umuganda : pour une citoyenneté exemplaire

L’Umuganda avec la participation du président rwandais ©Paul Kagamé via Flickr

Participer à l’Umuganda, c’est remplir un devoir civique. C’est pour cela que chaque dernier samedi du mois, des contrôles ont lieu pour vérifier l’effectivité des travaux communautaires, aux quatre coins du pays. Car comme nous venons de le voir, bien qu’une vielle tradition, sa version actuelle a vu le jour au lendemain de la crise de 1994. Il est donc évident que cela ne parle pas à l’ensemble de la population Rwandaise. L’Umuganda en tant que vecteur de valeurs écocitoyennes, politique d’éducation populaire et facteur de cohésion sociale a eu une phase de test à partir de 2001 avant d’entrer dans la loi en 2007. Cela dit, même si plusieurs analyses peuvent découler de l’observation minutieuse de cette pratique atypique qui contribue indéniablement au rayonnement du Rwanda post-génocide, nous pouvons succinctement retenir que l’Umuganda, c’est :

  • Un travail communautaire qui a lieu tous les derniers samedis de chaque mois
  • Une participation obligatoire de toute personne âgée de 18 à 65 ans 
  • Une amende et exclusion sociale périodique si « absence injustifiée » le jour de l’Umuganda
  • Une reconnaissance communautaire pour les plus assidus
  • Un appui à la politique de gestion des déchets
  • Une culture du sens commun basée sur la tradition locale
  • Un bel exemple de ce que la tradition africaine peut inspirer pour stimuler des habitudes écocitoyennes chez les populations
  • La manifestation du principe d’exemplarité des dirigeants : ils descendent de leurs bureaux et exécutent l’Umuganda avec les populations
  • La manifestation du principe d’égalitarisme au sein des communautés sans distinction : destin commun, travaux communautaires à la même, date sans distinction de position hiérarchique
Jour d’Umuganda ©Kigali Today via Flickr

Par ailleurs, l’Umuganda, au-délà du fait de « se réunir pour nettoyer », c’est aussi une cohésion sociale renforcée et des liens retrouvés à chaque rencontre. Uwineza adore l’Umuganda parce que c’est l’occasion pour elle de rencontrer certaines personnalités publiques qu’elle ne voit qu’à la télévision. Echanger avec des hauts dirigeants, cadres et membres du gouvernement, sans barrières, renforce en elle le sentiment d’appartenance à une nation forte où le vivre-ensemble traditionnel subsiste encore. Nshimiyimana a pu établir son premier contact avec son épouse Anonciata, grâce à l’Umuganda. Lors de l’Umuganda, les limites sociales entre les citoyens sont effacées. Ce rendez-vous mensuel contribue ainsi à l’édification d’une société rwandaise unie autour des intérêts nationaux. 

Outre l’Umuganda, une gouvernance qui produit de bons résultats

Le rayonnement actuel du Rwanda, notamment à travers sa vitrine Kigali, est en partie la résultante d’une gouvernance rigoureuse sous-tendue par des mesures fortes depuis près de 20 ans. La gestion communautaire de certaines missions d’intérêt public comme nous venons de le décrire, la mise en œuvre de plusieurs projets visant à inscrire le Rwanda dans la droite ligne des enjeux mondiaux ont permis d’avoir des résultats satisfaisants pour les populations et pour la planète.

Kigali ©ITDP Africa via Flickr

En 2008, une loi entre en vigueur pour interdire la fabrication, l’importation, la vente et l’utilisation de sacs en matière plastique. Dans le même élan, plusieurs mesures voient le jour pour assainir et verdir les rues des villes. Résultat : en 2016, pour la troisième année consécutive, Kigali a été distinguée en tant que la capitale la plus propre d’Afrique par l’ONU Habitat. En 2008, l’Organisation des Nations Unies avait déjà distingué la même ville pour ses efforts d’élimination des taudis et d’amélioration des aménagements urbains et des infrastructures de collecte des ordures. Ces distinctions entretiennent l’essor d’un tourisme foisonnant à Kigali et alimentent la forte attractivité économique du pays. 

De plus, depuis 2003, la loi rwandaise exige un quota de 30% de femmes dans l’administration et au gouvernement. L’ODD5 trouve ainsi l’un de ses meilleurs élèves. Subséquemment, cette avancée sociale majeure a entrainé la montée en puissance des femmes en politique. Le pourcentage de femmes à l’assemblée nationale rwandaise n’a cessé de grimper depuis lors, jusqu’à être le plus élevé au monde. Elles occupent 61 % des sièges au parlement

Par ailleurs, dans la même veine des performances en termes d’indicateurs de développement durable, un récent indice lancé à Singapour en Avril 2021 classe le Rwanda en tête des pays africains en matière de bonne gouvernance. Il s’agit de l’indice Chandler Good Government (CGGI) qui classe 104 pays selon la qualité de la gouvernance. Le Rwanda, premier pays africain à figurer sur la liste, occupe la 53eme place au monde, en matière de bonne gouvernance.

En conclusion, disons que la politique en cours depuis la fin du génocide au Rwanda produit des résultats exemplaires et les autres pays africains pourraient s’en inspirer. Mettre les habitants d’un lieu au cœur des solutions aux problèmes de ce lieu fait partie des grands classiques de management territorial et cela marche bien au Rwanda. Le modèle de gestion communautaire organisé autour de l’Umuganda  a permis de réinventer la culture du vivre ensemble et a facilité les efforts du gouvernement dans le sens de la reconstruction du pays. L’Umuganda a également impulsé de nouveaux comportements écocitoyens, à tel point qu’il est difficile aujourd’hui de voir des déchets joncher les rues de la capitale Kigali. C’est un bel exemple de ce que la tradition africaine peut inspirer comme stratégie d’éducation aux valeurs écologiques, à l’heure où la prise de conscience par les populations de l’impact de leurs activités sur l’environnement, demeure une difficulté. Tous les combats ne sont certes pas encore gagnés pour ce Rwanda, mais les autres pays africains ont de quoi s’inspirer.

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